Le missionnaire

Joseph Burgraff, Missionnaire spiritain

fils de Edouard Burgraff et de Irma Simon, petit fils de Michel Bourgraff4 BURGRAFF Joseph

de Hachiville/ Luxembourg

Ma vie est placée sous le signe du voyage. Prédestination ? Les missionnaires spiritains (dont je fais partie) et qui sont mobiles par définition, disent volontiers qu’ils ne sont attachés qu’à une chose : leur valise. Je me retrouve bien dans cette boutade.

Ma vie commence au début de la seconde guerre mondiale, juin 1940, à Sibret, où les parents s’étaient installés depuis peu, venant de Chenogne. J’ai quelques souvenirs, souvenirs d’enfant, de cette terrible guerre. Sibret est vraiment un point central lors de l’offensive Von Rundstedt de Noël 1944. Mais j’anticipe.

A ma naissance, il y a déjà pas mal de monde à la maison : Louis, Fernand et Jean. Une petite sœur, Irène, est décédée pratiquement à la naissance, en 1939. Les parents occupent et exploitent la ferme Aubry, qui disparaîtra, incendiée, en 1944.

En 1940, papa répond à l’appel à la mobilisation lancé au début de la guerre. Il tentera, en vain, de rejoindre le front et sera blessé lourdement dans un bombardement du côté de Philippeville.

De la guerre, je me rappelle la maladie (une méningite) de ma sœur Paulette (née en 1942). Elle fut bien soignée par un médecin allemand, occupant. Je me souviens de sa mort et de son lit de mort (décembre 1944). Par contre, j’ai pas mal de souvenirs de la grande et ultime offensive des Ardennes en 1944. Le village a été arrosé de bombes. Et notre maison familiale a été détruite, par une bombe incendiaire, dans la nuit de Noël 1944. Au retour de la messe de minuit, à laquelle nous avion s assisté en famille, il n’y avait plus de maison, et nous avions tout perdu.

La famille sinistrée a été accueillie par le doyen de Sibret, l’abbé Georges, qui nous a proposé de venir vivre dans les caves du presbytère. Les conditions de vie devaient y être assez pénibles (2 caves pour 7 personnes !), mais je n’en garde aucun mauvais souvenir. Je me souviens aussi des alertes : à ce moment, beaucoup de gens se retrouvaient dans « nos » caves, pour se protéger ; le doyen se couchait sur moi, pour me protéger.

Dernier souvenir de cette période noire : les opérations de déminage, après la guerre. Opérations menée par les Américains : des soldats sympathiques, qui distribuaient bonbons, chocolat et autres friandises… Tout le pays était miné, et il leur a fallu du temps, et du courage. Il y a eu des accidents tragiques pour eux.- Nos parents nous avaient bien recommandé de ne rien ramasser de ce qu’on pouvait trouver dans la campagne, car tout pouvait être dangereux. Un jour, nous (les enfants) avons découvert une paire de jumelles en pleine campagne. Attention ! mais comment résister ? Nous sommes allés chercher une longue, une très longue ficelle que nous avons accroché à la sangle puis, de loin, nous avons commencé à tirer tout doucement, pour voir si cela allait exploser Il n’y a pas eu d’explosion, et nous avons ramassé ces jumelles de guerre que nous avons rapporté à la maison. On ne nous y a pas félicités !- En juillet 1944, la famille s’est agrandie avec la naissance d’une petite sœur, Monique. Et je me souviens parfaitement aussi de ma première communion, à Sibret ; je devais avoir 5 ans.

1946, la guerre est bien finie, la vie reprend, et nous devons quitter nos caves. Papa achète une petite ferme au village de Léglise, à 9 km de Neufchâteau. On s’y installe en mai 1946. Je me rappelle ce déménagement : tout ce que nous avions se trouvait sur un charriot, tiré par un cheval. Petite ferme de 9 hectares, un cheval, 3 ou 4 vaches… Autant dire que l’on vit de peu, mais on est heureux. Nous découvrons un autre patois mais, à la maison, on parle celui de Bastogne, qui est pas mal différent. Travail, école, prière du soir en famille, offices le dimanche… Je me souviens d’avoir vu le premier poste de télévision chez un voisin en 1956 ( ?). C’est à Léglise que naîtra mon dernier frère Marcel, la 1er janvier 1947, à la maison.

Je termine l’école primaire en 1951, et vais faire une année de secondaire à l’Institut St Michel de Neufchâteau. A la bonne saison, j’y allais à vélo ; j’avais de la peine à monter la côte, au départ de Léglise et l’autre à l’arrivé à Neufchâteau.

1952, je quitte Neufchâteau pour le collège spiritain de Gentinnes, où vivait un de mes oncles, le père Louis Simon (il y était économe et professeur d’histoire). Six années d’humanités, temps de bonheur et d’insouciance où mûrit le désir d’être missionnaire. A la fin des humanités, en 1958, je demande à entrer au noviciat des spiritains ; j’y passerai un an (à Cellule, Puy de Dôme, France) et y prononcerai mes premiers vœux en 1959. Retour en Belgique, à Leuven, pour 2ans de philosophie et 4ans de théologie. Je serai ordonné prêtre en 1965, au mois de mars, un peu avant la fin de ma quatrième année de théologie, qui se termine par la « consécration à l’apostolat », et le premier départ en mission.

Entre-temps, la famille a déménagé à deux reprises : elle s’est installée à Launoy (Paliseul) en 1955, sur une ferme un peu plus grande où papa travaille avec mon frère Jean (et Fernand, qui a aussi un autre travail). En hiver, on fait l’entreprise de battage, ou on déblaie les routes enneigées. Quand papa devient plus âgé, en 1960 on déménage à nouveau à Orgeo (Bertrix) : c’est encore une petite ferme, très réduite. A partir de là, Jean travaille aussi à l’extérieur.

Aout 1965, deux mois après la fin de mes études de théologie, c’est le grand départ, tant attendu, pour l’Afrique. Une autre vie commence pour moi. Au Congo (je suis nommé pour Kindu, au Maniema), le pays se remet lentement de plusieurs années de troubles qui ont suivi l’indépendance (30 juin 1960). Les spiritains ont payé un lourd tribu : ils offrent 20 missionnaires martyrs à Kongolo le 1er janvier 1962. A Kindu c’est la rébellion de 1964 qui a ravagé la région.- Je me souviens de l’avion (un DC 4) que je prends à Kinshasa pour Kindu. L’employé à l’enregistrement est étonné de me voir partir dans cette région mal famée, et me souhaite bonne chance. De fait, l’avion est presque vide. A l’aéroport, je ne suis pas attendu : le message annonçant mon arrivée arrivera après moi. Un mercenaire bien sympathique m’embarque et me conduit à la mission. Le dépaysement est important : j’ai quitté la Belgique seulement depuis moins de 48 heures et je débarque dans un monde tout nouveau..

Je croyais que je serais vicaire à la cathédrale de Kindu… Je suis nommé en fait prof de mathématiques au collège (dirigé par les frères maristes). On me console en me disant que je pourrai quitter l’enseignement une fois que je parlerai le swahili. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd : je passerai des nuits sur la petite méthode Natalis et, 5 mois plus tard, avant Noël, je passais, avec succès mon « examen » de swahili. J’ai quand même terminé l’année scolaire au collège, avec des élèves brillants, volontaires, intelligents… qui m’ont impressionné.

Mais quelle belle période magnifique : les découvertes sont enrichissantes, le fait de parler swahili m’ouvre bien des portes, et me permet de découvrir un monde. L’année scolaire suivante (1966), je suis nommé adjoint à l’inspecteur diocésain des écoles (pour seconder le Père Le Bihan, français, ancien missionnaire de Haïti, un saint homme). Cette même année, Kindu reçoit un nouvel évêque, un africain, un des mes frères spiritains, Albert ONYEMBO, que je connais déjà depuis les études à Leuven. En 1968, il me demandera de devenir son « procureur diocésain », poste de grande responsabilité (économat, gestion, constructions, logistique… de tout un peu). L’Eglise du Congo, à cette époque, est pionnière, sous l’impulsion du cardinal Malula qui n’hésite pas à confier d’importantes responsabilités aux laïcs. On ne discute pas tellement du Concile Vatican II, on l’applique

Je rentre en Europe fin 1973, pour servir dans notre maison de Gentinnes (Centre d’animation spirituelle et missionnaire). Mais avant cela, on me donne le temps d’un magnifique recyclage théologique et pastoral à Lyon, chez les dominicains. Le concile est passé par là et donne tant de perspectives nouvelles et enthousiasmantes. Autre « recyclage » : j’apprends à piloter un avion, dans l’espoir de retourner à Kindu pour un projet d’aviation diocésaine… qui ne se réalisera jamais.

A Gentinnes, je fais partie de l’équipe d’animation de retraites, surtout scolaires. La maison reçoit en moyenne 5000 personnes par an, pour des témoignages missionnaires et des animations spirituelles. Cette activité durera pas moins de quarante ans.- Mais, dès 1974, je reçois une autre attribution : économe de cette grande maison, fonction que j’exerce encore ce jour (2013), même s’il y a eu quelques interruptions : 2 années à Rome (1983-1985), à la maison généralice des spiritains (économe), puis 6 ans à Namur (1985-1991). Je cumulerai certaines fonctions, puisque je serai directeur national de MISSIO-Belgique de 1990 à 2000 : encore un engagement magnifique, qui me permet de découvrir l’Eglise universelle et le monde.

A partir de 2005, on me demande d’entrer au Conseil d’administration d’une autre organisation, médicale et missionnaire, MEMISA. C’est le début d’une autre aventure, passionnante, au service d’une ONG et surtout au service de l’homme qui souffre. J’en deviens le président en 2006, puis (simultanément) directeur de 2007 à 2011. J’en suis toujours le président aujourd’hui, au moment où cette organisation va fêter ses 25 ans d’existence.

Et par ailleurs, je suis toujours à Gentinnes, supérieur et économe. Et en même temps j’assure un ministère paroissial à Perwez. Ma tâche principale à Gentinnes est de préparer un avenir pour cette grande maison : le petit nombre de spiritains, et leur moyenne d’âge peu flatteuse… nous font chercher des transformations, et même de véritables conversions (dans tous les sens du terme) : l’ancien internat a été transformé en 16 appartements et permet un « vivre ensemble » dans l’esprit d’un habitat groupé.

Je ne veux pas finir cette petite note sans reconnaître que j’ai eu une vie magnifique, un engagement particulier (mission et sacerdoce) où j’ai été heureux. Si c’était à refaire, je signerais à nouveau et des deux mains. Ma gratitude va aussi à ma famille, qui m’a toujours soutenu, encouragé, accueilli, aidé. Une vraie tribu, où on peut toujours compter les uns sur les autres.

Joseph BURGRAFF

10 novembre 2013

Les fils et filles d`Edouard Burgraff, et leurs conjoints, le Père Joseh est au milieu

Les fils et filles d`Edouard Burgraff, et leurs conjoints, le Père Joseph est au milieu.


 

Imprimer E-mail